La Fileuse

La fileuse - Hôtel Chopin à Paris

Extrait

Demain n’existe pas, Il n’y a que mes yeux brûlés de tabac, le néon rose et bleu, ma main de solitude autour du verre glacé d’alcool, et la gaieté forcée de l’Américaine trop entourée au bar. Le besoin de l’Autre renaît, angoisse, espoir... Lui dire : Tu es ma nuit.

Deux hommes me vissent du regard et leurs mots tapent comme des balles perdues :

- Elle est pas mal.

- Et je parie qu’on est bien dedans.

Aux toilettes, une caméra plonge sur le lavabo. Le café m’enlace d’un brouillard de langues inconnues. Au-delà des têtes d’un couple turc, une grille ferme le passage du Désir.

Lui, peut-être :

D’abord sa nuque dégagée, ses cheveux courts, sa coupe désuète. Il se retourne, pas plus de vingt-trois ans, cycliste égaré au tour des Flandres en 1955. Accoudée à l’autre coin du bar, vais-je me fixer sur celui-là... sur l’esquisse de veine violette sous sa tempe trop pâle, et cet air de ne pas savoir ce qu’il cherche.
Il monte sur un vieux scooter et je le suis avec ma Honda jusqu’à un grand café sans caractère des boulevards, où il s’installe de nouveau au comptoir. Il est de ceux dont on ignore qu‘ ils iront à la fermeture des zincs. Mon esprit vogue.

N’importe quel homme ou femme que je croise sera dans une heure un copain, un ami, une amante, une blessure. Derrière moi :

- Je n’ai pas d’argent mais je vous ferai connaître mes amis.

Gilles Dauvé, 1992

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